mercredi 24 mars 2010

MATIERES ET LUMIERES

Texte de Michel Dubocu,
écrivain et co-dirigeant de la galerie Balastra en Belgique

« L’art est court, la nature est longue. »  (Jean Rostand)

Il est des artistes aventureux qui se plaisent à inverser les choses… Si la Nature est longue (ils n’en disconviennent pas naturellement…), l’art devrait à tout le moins, selon eux, non pas l’imiter ou l’égaler mais l’accompagner dans son évolution permanente. L’artiste deviendrait de la sorte un disciple éclairé de la Nature, ou mieux encore, un exégète créatif, un interprète inspiré, un révélateur, un magicien, un exhausteur de sens, comme on parle d’un exhausteur de goût, un métamorphoseur, un être, dans tous les cas, fasciné sans fin par le foisonnement des formes, des matières et des couleurs qu’elle offre  généreusement et des secrets qu’elle garde jalousement en son sein.
On rejoindrait ici la fonction même de l’art, de l’art contemporain tout particulièrement : non plus reproduire le réel en le sublimant ou en le travestissant mais, en s’aidant d’un arsenal de techniques, se servir des matières du monde pour les révéler et en déployer l’inépuisable richesse. Les transcender pour les soustraire à l’utilitaire, aux usages prosaïques, à leur exploitation aveugle et souvent désastreuse. Pour y parvenir, Bordage a recours aux pratiques les plus anciennes des métiers auxquelles il ajoute la panoplie des ressources d’un atelier moderne, équipé pour affronter les défis nouveaux que suscite son insatiable curiosité. Formé initialement à l’art de la ferronnerie, il s’ouvrira à la sculpture, à la peinture, à la joaillerie, à la verrerie, à la création de tissus et, plus récemment, au numérique. Le numéris’Art, dernier degré expérimenté par l’artiste, synthèse fascinante entre peinture, photographie, architecture, design, infographie, écriture et traduction visuelle de notre société , savante et sauvage à la fois, magnifique et chimérique, immense et dérisoire.  Touche-à-tout de génie, selon l’expression consacrée, que d’aucuns n’ont pas hésité à employer à son propos ? La formule est peu heureuse et fait penser fâcheusement à un oxymore. Toucher à tout est plutôt puéril, en effet,  tandis que s’intéresser à toute forme d’expression relève d’une vraie et vaste nature d’artiste. D’artiste conquérant, d’artiste inventeur, captivé par le mystère qui se manifestera au cœur du travail, et par le rayonnement qui fusera de l’alchimie des matières, des amalgames, des manipulations audacieuses auxquelles son esprit libre se livrera. Ici, sous le travail, dans l’exercice quotidien et acharné de l’œuvre, bouillonne en outre une culture intense, une boulimie de références, une mémoire fidèle des terres d’ailleurs, des paysages, des visages, des rites, des âmes. Appropriation affective et imaginative en même temps d’une Afrique rupestre, des déserts aux géométries abstraites, des oasis romantiques, des garrigues fauves, des grouillantes cités aux ruelles cubistes, aux murs bruts, aux graffiti gestuels. Chaque souffle de vie, chaque empreinte d’humanité, chaque trace signifiante ressurgira et s’éternisera en se scellant dans le limon et la matrice de l’œuvre. Y compris la musique des saisons, les mots des cheminements et des échanges, les failles des rêves, les silences nourriciers. L’artiste se fera conteur, compositeur, arrangeur, écoutant, thérapeute, car il veut toucher à tout ce qui émeut l’humain, l’élève ou le plonge dans l’enfoui et dans l’inconnu.
Quête prométhéenne ? Illumination  rimbaldienne ? Entreprise présomptueuse à l’assaut d’une nouvelle Babel esthétique, d’un Graal salvateur ? Dès que le savoir marche le premier, l’art est perdu, mettait en garde le philosophe Alain dans ses Entretiens chez le sculpteur. Le savoir, certes, qui étouffe la spontanéité, le naturel, mais en va-t-il de même pour le savoir-faire ? Le risque est grand aussi d’écraser l’œuvre sous la virtuosité technique, les ingénieuses performances du professionnel. Bordage doit l’avoir compris à force de se mesurer avec les forces et les pièges de la matière. C’est cette dernière qui demeurera, en tout état de cause, maîtresse du jeu. Si elle s’offre à l’artiste explorateur et le pousse à un pic de ferveur et d’habileté, elle ne laissera jamais l’homme se proclamer vainqueur de ce combat avec l’ange. Qu’elle soit magnifiée dans un tableau majestueux, une partition de sillons ciselés, une sculpture flamboyante où se nouent l’ écorce d’acier et la sève du verre, un vitrail, un tissu serti, un bijou, un stylo même modelé comme un sceptre royal,  la matière reconnaissante de l’hommage ardent ainsi rendu restera toutefois l’énigme à jamais insondable.
Jules Verne contemporain de l’art, Bordage n’en a donc pas fini de voyager avec vigueur et  passion au centre de ses terrae incognitae…

Michel Ducobu (écrivain)


                                                       Ambiance 5 - Numeris' Art - 60x80

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